RENCONTRE AVEC LES CINQ LAUREATES DE LA PHASE 1

Grâce à la cagnotte de l’opération « Les amis des artistes » sur instagram – vente d’œuvres en ligne directement par les artistes, achevée le 1er décembre – nous avons pu atteindre nos objectifs pour la phase 1 du projet.

Oeuvres présentées, photos courtesy de l’artiste
Green, Camoufler 2018, d’optique photographique entre deux plaques de verre antelio et structure chêne
Faire nuit, extrait 2020, photogramme avec émulsions végétales (anthotypes)

Melissa Boucher

Est-ce la première fois que vous participez à un appel à projets destiné exclusivement aux femmes artistes ? En quoi cet appel à projets était particulier pour vous ?

Oui, c’est la première fois que je participe à un projet exclusivement destiné aux femmes, je suis heureuse qu’il y ait des initiatives de ce type. J’ai hâte de découvrir les quatre autres projets lauréats ! Étant au moins aussi nombreuses que les hommes, nous nous retrouvons pourtant, en tant que femmes et artistes, encore aujourd’hui bien en deçà sur le devant de la scène artistique. On n’a pas été considérées pendant longtemps dans les livres d’histoire de l’Art par exemple et c’est un travail de longue haleine de rattraper cette omission. Loin de répondre à une idée de quota imposé, je trouve que ce genre d’initiative permet, petit à petit, de ré-équilibrer certaines choses, de pallier des manques et disparités existantes.

Que vous inspire la scène artistique  actuelle?

Elle m’inspire beaucoup, je trouve qu’il y a une grande force créatrice et réparatrice dans notre génération. J’ai l’impression que la période est  engagée sur notre Histoire, essayant de décentraliser la vision occidentale, démultipliant les mouvements et initiatives citoyennes, politiques et artistiques : de décolonisations, de luttes féministes, d’une pensée moins binaire des genres. Je trouve cela inspirant d’avoir l’impression d’être au cœur d’un basculement, de cette énergie de changement. J’ai aussi le sentiment qu’il y a un mouvement moteur vers le collectif et la solidarité. J’y suis sans doute sensible en tant que membre active du Houloc, un atelier collectif regroupant 18 artistes avec qui nous partageons des valeurs de soutien, de création, tout comme de mutualisation de moyens de production. Je crois que c’est une belle alternative au marché de l’art ce fonctionnement.

Louise Bourgeois a  écrit «  l’art est une garantie de santé mentale », cette affirmation incarne- t-elle la situation en temps de pandémie mondiale?

Il faudrait définir ce qu’on entend par santé mentale, mais l’art est à mon sens salvateur en effet, pour celleux qui créent comme pour celleux qui le regardent. Cela est vrai de tout temps et particulièrement lors d’une situation inédite comme celle que nous vivons. C’est d’ailleurs regrettable que les musées et centres d’art, poumons de rêve et de l’imaginaire soient fermés tandis que les centres commerciaux débordent en ce moment… Cela dit concernant la création, je suis sûre que c’est une période féconde pour les artistes, que rétrospectivement, et c’est déjà le cas, il s’en dégagera une force très singulière comme un ensemble de réponses à ce que l’on traverse. De nombreuses initiatives originales et de solidarité ont vu le jour, qu’il s’agisse de propositions d’expositions en extérieur ou sur les réseaux, d’entraides financières et matérielles entre acteur.trice.s du milieu de l’art, ou encore de la diffusion de vidéos et de portraits d’artistes, permettant de redonner de la visibilité à la parole des artistes.

Isabelle Giovacchini

Est-ce la première fois que vous participez à un appel à projets destiné exclusivement aux femmes artistes ? En quoi cet appel à projets était particulier pour vous ? 

C’est la première fois. Cet appel à projets était particulier pour moi car il fait partie des rares où j’ai été directement sollicitée. Je savais donc que mon travail avait été examiné avec attention et suscité de l’intérêt. Il a été lancé par les Amis du National Museum of Women in the Arts de Washington, et fédère donc autour d’une institution unique en son genre, un ensemble d’artistes, de commissaires, de structures de mécénat publiques ou privées, et enfin de collectionneurs et collectionneuses, autour de la question du soutien des artistes femmes qui restent encore, malgré les efforts de (re)valorisation effectués ces dernières années, largement sous-représentées. Par ailleurs, cet appel a été financé sur la base du financement participatif. A titre personnel, cet élan de solidarité m’est précieux. Je ne suis pas représentée par une galerie et finance mes projets avec mes fonds propres. Grâce à cette bourse, je vais pouvoir développer une partie L’Esprit du lieu, un projet que je développe depuis 2019 et qui a pour contexte les ressources archéologiques du lac de Nemi, en Italie. Tout cela demande de nombreux déplacements et un fort investissement, en temps comme en argent. Si je n’avais pas reçu cette aide, ces deux années de recherches, de prises de contact, de résidences, d’initiatives, auraient sans doute été perdues, ou en tous cas fragilisées.

Que vous inspire la scène artistique actuelle? 

À vrai dire, je la regarde d’assez loin, car je fais partie de ces artistes qui ne peuvent rien considérer d’autre que leurs recherches en cours pour avancer. Comme mon travail actuel se concentre autour des archives du lac que je viens de mentionner, j’échange surtout avec des chercheurs, des archéologues ou des critiques directement concernées par mon sujet. C’est un peu obsessionnel, je l’admets, mais travailler en regardant au-delà de mon seul milieu professionnel me semble être assez sain et constructif.

Louise Bourgeois a  écrit «  l’art est une garantie de santé mentale », cette affirmation incarne- t-elle la situation en temps de pandémie mondiale?

Lors de la première vague, je venais de quitter mon logement et il m’était impossible d’emménager. Je n’étais donc pas confinée chez moi. J’ai tout de même trouvé le moyen, dès les premiers jours, de bricoler un laboratoire photo rudimentaire dans un coin de placard. J’ai passé mon temps à tirer des photogrammes et photographier les images des livres que j’avais sous la main. J’ai aussi visionné quantité de films, me suis lancée dans des marathons de lecture. Cela a été pour moi une façon d’organiser mon temps, de donner à mes journées un rythme, un semblant de normalité. Je crois que cela a été le cas pour beaucoup de monde, vu le nombre d’initiatives qui ont été développées pour rendre l’art et la culture accessibles en ligne. L’art est essentiel pour créer du lien, donner du sens, sortir de l’isolement. On se reconnaît dans un titre, un livre, une œuvre, c’est la plus belle des façons de se sentir appartenir à un ensemble, même isolé, de retrouver un peu d’espoir, de s’évader, se rejoindre et échanger. Je crois que durant cette année 2020, l’art a lui aussi joué un rôle de garde-fou. Il serait intéressant d’en prendre acte et de rémunérer décemment les artistes en considérant que leurs actions sont essentielles, pas seulement des initiatives de quelques idéalistes détâchées des réalités matérielles.

Eve Laroche Joubert

Est-ce la première fois que vous participez à un appel à projet destiné exclusivement aux femmes ? En quoi cet appel à projet était particulier pour vous ?

C’est nouveau pour moi. D’abord, j’ai trouvé valorisant qu’un curateur repère mon travail en ligne et m’invite à candidater. Par la suite, les critères de présélection (femmes entre 35 et 45 ans non représentées par une galerie) m’ont fait réfléchir sur mon parcours atypique et fait prendre conscience à quel point il est primordial de se serrer les coudes pour consolider la place des artistes et entrepreneurs femmes. Avec les amis du NMWA, je ressens un sentiment fort d’intégrer une famille engagée et solide. L’obtention de la bourse m’a remonté le moral et permis de me projeter. Grâce à votre soutien précieux, je vais pouvoir achever la première sculpture de ma nouvelle série « BodyScape » – une forme issue d’un scan 3D d’une épaule masculine agrandie dix fois, présentée face concave et praticable par le public – dont la fabrication était en suspens depuis le premier confinement.

Que vous inspire la scène artistique actuelle ?

Compliqué de parler d’une scène artistique globale… Pour avoir longtemps habité aux États-Unis et pas mal travaillé en Europe, fort est de constater qu’il existe de nombreux enjeux différents qui varient selon les pays, les villes, les cultures, les politiques et les économies. De part le monde, les pensées et collaborations qui m’inspirent le plus sont celles qui lient les arts et les sciences. J’ai choisi de devenir artiste parce que j’étais en quête de recherche fondamentale et il me semble que l’art permet de trouver des pistes de manière intuitive. Il me tient à cœur de m’entourer de penseurs engagés qui questionnent notre perception et modifient notre rapport au monde. Les échanges vitaux avec mes amis de tout bord (neurologues, ingénieur.es, philosophes, danseur.euses, écrivain.es, artistes, éducateurs, etc…) sont indispensables à mon développement. Je ne peux pas vivre bien sans eux.

Louise Bourgeois a écrit « l’art est une garantie de santé mentale », cette affirmation incarne-t-elle la situation en temps de pandémie mondiale ?

Oui et non ! Décalée et éprise de liberté, très jeune l’art m’a semblé comme un terrain potentiel d’exploration et de bien-être alliant l’esprit et le corps. Au cœur même de mon travail se joue la recherche de l’équilibre, autant mental que physique. Mais dans cette quête il y a parfois des moments très difficiles à surpasser, surtout lorsqu’on ne s’inscrit pas dans une logique marchande. Rien de plus précieux alors qu’un retour direct du public qui me met en joie et m’aide à poursuivre mon chemin. De mon côté, les périodes de confinement ont été très compliquées. Célibataire, vivant uniquement des revenus liés à ma production artistique, je peux être dans l’incapacité de créer quand la question de la survie est omniprésente. Par contre, après coup, mon énergie vitale et ma pratique me permettent de transcender les difficultés, de vivre pleinement mon rapport poétique au monde.

Œuvres présentées :
Début & Soft geometry, courtesy de l’artiste

Lei Saito

Est-ce la première fois que vous participez à un appel à projets destiné exclusivement aux femmes artistes ? En quoi cet appel à projets était particulier pour vous ?

Je crois que oui.
C’est particulier parce que je suis invitée à participer.

Que vous inspire la scène artistique  actuelle?

La scène actuelle ne m’inspire plus puisque je ne peux pas visiter les expositions.
Je suis inspirée de l’espace et de la matière, et des oeuvres anciennes.
Il faudrait que je retourne au Louvre dès que mon genou me permet (je suis en convalescence).

Louise Bourgeois a  écrit «  l’art est une garantie de santé mentale », cette affirmation incarne- t-elle la situation en temps de pandémie mondiale?

J’apprécie énormément le travail de Louise Bourgeois mais je suis plutôt comme dit Robert Filliou,
« L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ».

Oeuvres présentées :
Plaid Houses, 2008
Série de neuf sculptures
Feutre, 1,40 x 0,80 x 2,05 m, collection Mudam Luxembourg, © photo : Blitz – Tim Lecomte
Map with a view, Prison de la Santé, Paris, France, 2014
Maquette (tissu et rembourrage), 20 x 225 x 150 cm, © photo : Laurent Ardhuin
Les danseuses de Degas, rucher du Val Fourré, 2015
Aquarelle sur papier vélin 30 x 30 cm

Laure Tixier

Est-ce la première fois que vous participez à un appel à projets destiné exclusivement aux femmes artistes ? En quoi cet appel à projets était particulier pour vous ?

J’ai participé à quelques expositions réunissant exclusivement des artistes femmes (High Fiber au NMWA à Washington et Women House à la Monnaie de Paris puis au NMWA), mais si je regarde attentivement l’ensemble de mes expositions, je les ai partagées avec une majorité d’hommes. Heureusement, il y a une attention à l’équilibre qui grandit.

Que le fond de solidarité concerne une aide financière à la production d’une œuvre est une réponse très juste à ce que traversent les artistes et plus encore les artistes femmes cette année :  : ne pas les laisser se contenter de rêver les projets mais leur permettre de les concrétiser, faire en sorte que demain ou dans quelques mois, une nouvelle pièce puisse apparaître.

Que vous inspire la scène artistique  actuelle?

Il est difficile d’isoler la scène artistique du reste du monde. Comme ailleurs, les plus fragiles économiquement sont épuisés et invisibilisés. Pourtant les artistes venant de milieux populaires, les artistes femmes, ont aussi des formes à montrer et une pensée à faire entendre. La précarité touche également les institutions, certains centres d’art sont menacés de fermeture. Alors que, « parmi les floraisons du ciel incertain » (pour reprendre le poème de Jean Arp qu’Emmanuel Guigon avait utilisé comme titre d’une exposition au Frac Alsace), l’imagination des artistes bouillonne de toute part pour conjurer, réparer, penser, retenir notre monde en train de basculer.

Louise Bourgeois a  écrit «  l’art est une garantie de santé mentale », cette affirmation incarne- t-elle la situation en temps de pandémie mondiale?

Je m’intéresse beaucoup aux pulsions de création dans les situations d’enfermement, que ces gestes de résistance par l’imagination, ces évasions symboliques voient le jour dans des contextes – non comparables entre eux – de prison, de violence, d’oppression, de maladie, de confinement. Je perçois parfois l’art comme un espace potentiel, au sens de Donald Winnicott, un sas nécessaire entre soi et le monde que chacun de nous investirait depuis l’enfance en produisant ou en regardant de l’art.